Jeudi, après avoir ramené nos bagages à la consigne de la gare Montparnasse, nous avons débuté notre dernière journée en séparant de nouveaux les élèves en deux groupes. Mais ce n’était pas qu’une question pratique, ce quartier Montparnasse allait servir de dernier voyage dans le Paris des artistes. Au début du XXe siècle, Paris s’est forgé progressivement un statut de centre artistique et culturel mondial. À cette époque, nombreux sont les artistes étrangers en exil qui s’y retrouvent afin de se regrouper et d’exprimer leur passion. Attablés autour des cafés bons marchés de la Coupole, de la Rotonde et du Dôme, les « Montparnos » donnent naissance à ce qu’on appelle aujourd’hui l’École de Paris.
Comme on l’a déjà dit, avant la Première Guerre mondiale, c’est essentiellement à Montmartre que les artistes venus du monde s’installaient, notamment au Bateau-lavoir. Mais le quartier commencera à devenir très connu, et les prix des loyers augmentent. À Montparnasse, les artistes vont retrouver des lieux à prix bas, afin d’y habiter et de tenir leur atelier. Les loyers étaient moins chers qu’à Montmartre, et le vin aussi. Les grands entrepôts du quartier offraient aux sculpteurs et aux peintres, de l’espace pour pratiquer leur art. C’est ainsi que de véritables cités d’artistes voient le jour. Si les artistes venaient massivement à Montparnasse, c’est aussi grâce à la présence de grands-maîtres peintres déjà installés comme Picasso, Braque ou Matisse.
Le Tout-Paris artistique s’attable d’abord aux terrasses du Dôme et de la Rotonde avant d’investir les tables du Sélect et de la Coupole. Paris a aussi vu fleurir les courants émergents de la période tels que le fauvisme, le cubisme ou le surréalisme.

Au début du XXe siècle, les têtes d’affiche de l’école de Paris s’appellent alors Modigliani, Chagall, Soutine ou encore Utrillo. Ces derniers vont d’ailleurs tous passer par un lieu emblématique du mouvement dénommé « La Ruche », immense terrain de 5 000 m2 où les artistes se partagent ateliers et logements. En 1900, Alfred Boucher, crée un lieu destiné à accueillir des artistes sans ressources. La Ruche représente un vrai refuge pour les artistes qui formeront l’École de Paris. C’est lors d’une promenade que le sculpteur Alfred Boucher, découvre et achète en 1900, un terrain de 5 000 m2. Il décide de faire un bâtiment, où de jeunes artistes pourront travailler à peu de frais, dans une ambiance conviviale et fraternelle. Cet ancien pavillon des vins, va être construit par l’équipe de Gustave Eiffel. Composé de petits ateliers, la ruche deviendra le point de rencontre des peintres et sculpteurs qui vont marquer l’histoire du siècle. Le pavillon va devenir un hôtel coopératif artistique et accueillir de jeunes artistes débarquant à Paris : tels que Fernand Leger, Henri Matisse, Marc Chagall, ou Amedeo Modigliani. Les ateliers réalisés de bric et de broc sont entourés de jardins. En nous promenant avec le guide, nous avons retrouvé des traces de leur existence avec ces grandes verrières, derniers vestiges de ces ateliers (aujourd’hui des logements).
Certains vont commencer à être connus et se loger à l’hôtel Istria et juste à côté un bâtiment entre art déco et art nouveau servira de logements et de lieu d’exposition.
Des femmes célèbres ont aussi habité ce quartier…
Nous avons pu aussi voir l’entrée de l’académie de la Grande Chaumière : dédiée à la peinture et à la sculpture, l’académie recevait hommes et femmes, ce qui à l’époque été unique, car aux Beaux-arts, les femmes n’étaient pas admises. Des artistes venus des quatre coins du monde, ont donc pu étudier en toute liberté. Fondée en 1904, c’est en partie grâce à ses étudiants venus du monde entier qu’elle doit son succès. En laissant place à la mixité, l’Académie a vu passer de nombreuses artistes femmes telles que Camille Claudel, ou Jeanne Hébuterne. La force des ateliers de l’académie était leur aspect très cosmopolite. On pouvait apprendre le dessin, le croquis et le nu d’après un modèle vivant. La principale technique apprise était la technique du nu ou de l’esquisse. La Grande Chaumière permettra d’accueillir des centaines d’élèves et sera au cœur d’une intense activité artistique dans le Montparnasse des années Folles. On y pratiquait toutes les formes artistiques et de nombreux professeurs y enseignaient.
Pour finir, les deux groupes ont visité l’atelier de Chana Orloff, dans la maison qu’elle avait fait construire et dans laquelle elle a habité toute sa vie, sauf durant son exil forcé de 1942 à 1945. Son atelier fait partie de l’histoire de la villa Seurat qui commence en 1924, quand le peintre Jean Lurçat et son frère l’architecte André Lurçat ont l’idée de créer une cité d’artistes accessible et bon marché, pourvue du confort moderne de l’époque. Ils choisissent un terrain proche de Montparnasse, ancien entrepôt de pommes, et vont convaincre les artistes et amis de Jean de s’y installer. Le projet est mené à bien grâce au réseau de Jean Lurçat : Marcel Gromaire, Edouard Goerg, Pierre-André Bertrand, Arnold Huggler, Just Bachelet et Chana Orloff puis plus tard Robert Couturier viennent y habiter.
Aux huit villas d’artistes et hôtels particuliers qu’il construit entre 1924 et 1928 viennent s’ajouter la maison-atelier de Chana Orloff par Auguste Perret en 1926 et la maison du sculpteur Robert Couturier par Jean-Charles Moreux en 1938. Cet ensemble de maisons constitue l’un des premiers lotissements à l’esthétique revendiquée par l’avant-garde. L’impasse, qui prendra le nom de villa Seurat, accueillera d’autres artistes importants comme Dali, Jean Vilar, Chaïm Soutine, Anaïs Nin et Henry Miller.
Chana Orloff vivait à l’étage et son atelier se trouvait au rez de chaussée. Il a été saccagé après sa fuite, toutes ses œuvres ont été spoliées et dispersées. Les plus lourdes ont été détruites à la masse. Sur 140 œuvres spoliées, 4 ont été retrouvées, dont l’Enfant Didi vu au MAHJ.
Nous avons été reçus par la petite fille de Chana Orloff, qui a pris le temps de nous raconter la vie de sa grand-mère, les matériaux qu’elle utilisait et les thèmes qu’elle aimait aborder comme la maternité, les animaux et surtout les portraits des personnes qu’elle côtoyait. Le tout Paris s’y pressait pour avoir le sien.
Enfin, nous avons vu le dernier portrait qu’elle a réalisé, qui mélange les formes arrondies qu’elle donnait à ses sculptures avant la guerre et des formes plus « brisées », plus « rugueuses » à son retour en 1945.